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Karaté,  Portrait

Alizée Agier, le combat au quotidien

Redoutée pour son karaté imprévisible, Alizée Agier arbore déjà, à 24 ans, deux titres de championne du monde à sa ceinture. Tandis que son sport fera son apparition aux Jeux olympiques en 2020, la Bourguignonne livre en parallèle un tout autre combat au quotidien : celui contre le diabète, qui l’affecte depuis près de cinq ans. Portrait d’une compétitrice habituée à se battre sur tous les fronts.

Deux combattants face à face. Le but : toucher son adversaire avec les poings ou les pieds sans qu’il ne vous atteigne. Pour y parvenir, mieux vaut être rapide, souple et habile. Imprévisible aussi, comme Alizée Agier. « C’est une fille discrète, qui ne se met pas du tout en avant, ni une caractérielle. Alizée ne rechigne pas à l’entraînement, elle se donne les moyens d’y arriver. Mais elle est aussi très imprévisible, à l’image de son karaté », décrit Ludovic Cacheux, son entraîneur. « Je peux être assez surprenante, reconnaît l’intéressée, sortir une technique d’un seul coup, sans savoir comment j’ai fait ou d’où ça sort. C’est ce qui fait ma force. Je travaille aussi sur des points plus traditionnels de stratégie, mais il faut que je garde cette intuition et ce côté un peu de folie dans mon karaté. Je ne le travaille pas particulièrement, mais c’est quelque chose que j’ajoute en plus aux compétitions. »

« Avec elle, le danger peut venir de partout »

Pour déborder ses rivales, Alizée Agier possède une arme redoutable. « Elle combat dans les deux gardes, à gauche comme à droite, dévoile son coach. Toutes les combattantes n’en sont pas capables. Avec elle, le danger peut venir de partout. Elle peut à n’importe quel moment sortir une technique spectaculaire, qui est privilégiée en termes de points. Alizée a cette capacité à sortir une technique de jambes « jodan » (au visage), une de ses spécialités, même dans les moments critiques où l’on sent que le combat est en train de se durcir et de basculer. » Mais comme beaucoup de qualités, celles de la jeune femme impliquent des contreparties dont Ludovic Cacheux se passerait volontiers… « Son plus gros défaut, c’est qu’elle peut parfois manquer de régularité, pointe l’entraîneur. Elle est capable d’enchaîner deux victoires de suite, avec cinq-six combats gagnés à chaque fois, et ensuite de perdre au premier tour. D’ailleurs quand elle remporte son premier combat, ça va souvent au bout. Mais des fois, elle manque un peu de structure, ou elle veut trop en faire et se précipite. »

Ski nautique, gymnastique et karaté

Dans un sport où la moindre seconde d’inattention peut être fatale en compétition, Alizée Agier recherche logiquement la perfection. D’ailleurs, depuis toute petite, elle pratique des disciplines dans lesquelles le sens du détail prime. Dès la maternelle, la native de Semur-en-Auxois (Côte-d’Or) s’initie au ski nautique, auquel elle s’adonne sur le lac de Pont, le long de l’Armançon. « J’ai commencé par le baby-ski nautique, les skis accrochés au bateau, se confie-t-elle avec une pointe de nostalgie. Patrice Martin, grand champion de ski nautique, m’a grandement inspirée. Je pratique encore [ce sport] en loisir de temps en temps. » Au cours d’une enfance que l’on imagine hyperactive, Alizée se met également à la gymnastique, qu’elle pratique jusqu’à l’adolescence. Mais avec un frère karatéka et un père professeur de sports de combat, la fillette ne résiste pas longtemps à l’envie de monter sur le tatami. À l’âge de cinq ans, elle enfile ainsi ses premiers kimonos au Karaté Club Semurois, sous l’œil bienveillant de Jacques Renevier et Loïc Lefort, ses deux formateurs. « Mon premier souvenir de karaté, c’est vraiment quand j’assistais aux entraînements de mon frère. J’étais assise, je regardais l’entraînement et j’avais les yeux émerveillés, se souvient-elle. Mes parents ont fini par m’inscrire et depuis, je n’ai jamais arrêté. Ce qui m’a plu : devoir combattre tout en maîtrise, parce que le karaté c’est de la touche et de la vitesse. Les techniques de jambes sont vraiment impressionnantes, du coup je voulais faire pareil. »

Une ascension rapide vers le haut niveau

Scotchée devant les vidéos d’Alexandre Biamonti, champion du monde individuel en 1998, Alizée Agier a dû renoncer au ski nautique puis à la gymnastique, qu’elle pratiquait en compétition, pour poursuivre sa passion. « Mon choix s’est porté sur le karaté sans trop d’hésitation quand j’ai commencé à disputer des compétitions internationales avec la Ligue de Bourgogne, raconte-t-elle. [On] nous [a] emmenés partout pour faire plein de combats, acquérir de la compétence et vraiment combattre et combattre parce que c’est comme cela qu’on arrive au haut niveau. La bascule s’est aussi effectuée quand j’ai intégré le pôle [France jeunes] à Talence. » En septembre 2010, lors de la rentrée scolaire et sportive, l’adolescente de 16 ans fait la rencontre de Ludovic Cacheux, qui jouera un rôle déterminant dans son ascension vers l’élite mondiale. « La mayonnaise a pris tout de suite puisqu’au bout de 14 mois, Alizée gagnait déjà un titre de vice-championne du monde juniors, et deux ans après celui de vice-championne du monde des moins de 21 ans en 2013 », résume le coach. La consécration suprême arrive dès l’année suivante chez les seniors quand elle devient championne du monde individuelle à seulement 20 ans. Elle réussit à répéter cet exploit deux ans plus tard, cette fois par équipes. Entretemps, le binôme a migré pour plusieurs saisons au pôle France de Montpellier, avant de prendre ses quartiers au nouveau pôle olympique de Châtenay-Malabry (Hauts-de-Seine) en septembre 2017, en collaboration avec Yann Baillon et Olivier Beaudry, les deux autres entraîneurs nationaux. Car depuis l’été 2016, le karaté fait partie des sports ayant intégré le programme olympique pour les Jeux de Tokyo en 2020.

Les JO, un plus mais pas une fin en soi

Pour le karaté, cette annonce très attendue ouvre des perspectives nouvelles en termes de médiatisation et de professionnalisation. Mais chez Alizée, cette décision n’a visiblement pas provoqué de changement majeur, tant son investissement était déjà total dans sa discipline. « Je n’étais pas spécialement frustrée parce que, de toute façon, on n’y était pas [aux Jeux olympiques], explique-t-elle. Pour nous, le Graal c’était les championnats du monde. Mais c’est vrai qu’on regardait les JO et qu’on rêvait d’être à l[a] place [des participants]. C’est quand même une compétition hors norme, que peu de sportifs peuvent vivre. Je n’ai pas continué le karaté par rapport à l’olympisme ou aux compétitions. J’aurais d’abord continué parce que c’est le sport qui me plaisait le plus et je m’épanouis en [le] pratiquant. Le karaté m’a beaucoup aidée parce que je suis quand même quelqu’un d’assez timide à la base. Au fur et à mesure, on rencontre plein de monde, on échange et cela permet vraiment de s’ouvrir, de se libérer […] et de ne plus se mettre de barrières. » De nature plutôt réservée, Alizée Agier ne se révèle jamais autant que sur les tatamis. « Elle est heureuse dans le karaté, elle est vraiment épanouie. Quand elle ne s’entraîne pas, on voit que ça lui manque ! Elle est sérieuse dans tout ce qu’elle fait, elle se donne dans ses entraînements. Par rapport à la discipline du karaté, ce sport lui convient bien », confirme Bernard Agier, son papa entraîneur 4e dan et président du FKC Semurois.

Le déclic suite à une « grogne » paternelle

C’est dans ce club de boxe, full-contact et karaté, dont la salle porte aujourd’hui son nom, que la multiple médaillée internationale revient régulièrement pour peaufiner sa préparation et transmettre sa passion aux jeunes. « Quand elle peut, elle rentre le week-end. Pendant les vacances d’été, elle était là pendant un mois et demi, précise le paternel. Elle est licenciée au club de Marseille (Spartan Kombat Sport), mais elle aime bien prendre les clés de la salle pour aller s’entraîner. » Parmi ses souvenirs les plus marquants, Bernard Agier garde en mémoire un moment décisif dans le parcours de sa fille. « Quand elle était poussine ou benjamine, elle a disputé une compétition où cela ne s’était pas déroulé comme il fallait. Elle avait été vraiment très détendue, alors je lui avais fait une petite « grogne ». Je lui ai dit que si on se déplaçait en compétition, il fallait vraiment qu’elle se donne [à fond], sinon ce n’était pas la peine d’y aller. Peu après, lors des championnats interrégionaux à Annecy, elle avait terminé première et laminé ses concurrentes en enchaînant les 8-0 avec les jambes. Après chaque combat, elle venait me voir pour me demander si c’était assez bien (rires). Cette compétition a vraiment été le déclic pour la suite de sa carrière ! »

Le diabète, un défi supplémentaire

Plus de dix ans après, le niveau d’exigence d’Alizée Agier n’a pas faibli. « Je prévois à l’avance tout ce que j’ai à faire, j’aime bien être carrée dans mon organisation. Je pense que c’est le karaté qui me l’a un peu appris, forcément, [mais] aussi de par mes parents, et au fur et à mesure de ma façon d’être, analyse-t-elle. Je suis partie au CREPS de Talence assez jeune, donc il faut vite s’organiser tout seul. On grandit vite, et j’ai pris mon sérieux de là. » Rigoureuse, la Bourguignonne l’est également dans la vie de tous les jours. Par goût des choses bien faites, certes, mais aussi par obligation. Depuis cinq ans, elle vit avec un diabète de type 1, diagnostiqué à l’âge de 19 ans. « Un an avant de devenir officiellement diabétique, mon médecin traitant a regardé d’anciens résultats de prise de sang et m’a dit que mon taux de sucre était à surveiller, se remémore-t-elle. Il m’a envoyé voir un spécialiste, qui m’a appris que j’allais devenir diabétique mais qu’on ne savait pas quand. À ce moment-là, mon pancréas commençait déjà à ne plus produire d’insuline (hormone qui régule le taux de sucre dans le sang). Vu que je savais que j’allais être diabétique, j’y étais un peu préparée. C’était un peu dans un coin de ma tête, mais je ne m’attardais pas non plus trop dessus. Quand c’est arrivé, je me suis forcément posée des questions et j’en ai discuté tout de suite avec mon endocrinologue, qui m’a rassurée. Il m’a dit qu’au contraire, c’était bénéfique de faire du sport pour le diabète, tout comme c’était bon pour la santé en général. Ç’a été un défi supplémentaire dans la vie ; je me suis dit que j’allais montrer à tout le monde qu’on pouvait être diabétique et sportif de haut niveau. Ça n’a pas été du tout un problème, même s’il a fallu ajuster dans les premiers temps. »

Championne du monde quelques mois après le diagnostic

« Sa capacité à gérer [le diabète] tout de suite a été une surprise. Dès que la maladie a été détectée, elle a fait preuve d’une grande autonomie et maturité par rapport à ça. D’ailleurs, si je ne me trompe pas, elle a été sacrée championne du monde seulement quelques mois après la déclaration de son diabète !, souligne Ludovic Cacheux. Dans sa vie au quotidien, cela a créé une rupture car c’est limitant sur certaines choses et ça oblige à faire attention au quotidien. Quand ça s’est déclaré, elle avait un âge où on sort, où on veut s’amuser avec son cercle d’amis. Alizée a aussi un côté épicurienne et bonne vivante : elle aime bien manger, apprécie le vin rouge, mais pas dans l’excès bien sûr. Depuis peu, elle porte un capteur sur le bras qui lui permet de voir instantanément l’évolution du taux de sucre dans le sang en rapprochant son téléphone de l’émetteur. On en parle, certes pas tout le temps, mais je lui demande régulièrement comment ça va. Mais elle ne s’apitoie pas du tout sur son sort. » À cause du diabète, la karatéka a toutefois dû renoncer au métier dont elle rêvait depuis l’âge de 15 ans : celui de policière. Recalée aux examens médicaux fin 2016, elle a mis sa déception au service d’une campagne de lutte contre les discriminations à l’égard des personnes diabétiques, lancée début 2017. Quelques mois plus tard, ses deux médailles européennes en individuel (argent) et par équipes (bronze) apportèrent des preuves supplémentaires de sa capacité à rebondir.

Une après-carrière en préparation

« Ma devise : le meilleur est toujours à venir, sourit-elle. Il y a des hauts et des bas, mais il ne faut jamais baisser les bras. La roue tourne, il y aura toujours des beaux moments. Je suis plutôt très positive ! » En 2018, Alizée a connu plus de hauts que de bas avec des victoires aux opens de Paris, de Dubaï et de Tokyo, ainsi qu’aux championnats de France, où elle a conquis un cinquième titre national. Éliminée dès son premier combat aux championnats d’Europe à Novi Sad (Serbie) puis au deuxième tour des Mondiaux à Madrid (Espagne), elle a entre-temps obtenu son BTS tourisme, qui lui ouvre plusieurs perspectives professionnelles. « Le but maintenant, c’est de mettre un pied dans la carrière professionnelle tout en continuant le karaté pour assurer l’après-carrière, explique-t-elle. [Dans] le sport de haut niveau, on ne sait jamais ce qui peut se passer. Une blessure peut arriver rapidement, donc je veux vraiment entrer dans la vie active. Je ne sais pas encore [quoi] pour l’instant, j’ai plusieurs choses en tête. L’après-carrière idéale, ce serait avoir un travail stable, et pourquoi pas enseigner le karaté dans un club. Après tant d’années à haut niveau et à pratiquer le karaté, ce serait important d’y garder un pied et de le partager. Le karaté est une grande partie de ma vie… »

L’or olympique, un rêve qui se mérite

Avec son diplôme en poche, Alizée Agier peut à présent se concentrer la course à la qualification olympique, qui a déjà débuté en septembre. Jusqu’en mai 2020, les meilleurs karatékas mondiaux s’affronteront presque tous les mois lors des tournois internationaux de Premier League pour marquer des points au classement olympique. La pression est énorme, puisque seuls 10 combattants seront retenus dans chaque catégorie de poids. « Alizée aime le challenge. La pression n’est pas quelque chose qui lui fait peur, assure Ludovic Cacheux. Au contraire, ça la transcende et la rend meilleure. Cette capacité à se sublimer le jour-J fait souvent la différence entre les bons et très bons athlètes » « Je sais que ça va être une saison longue, souffle la double championne du monde. Il faudra être présent sur toutes les compétitions pour arriver au but des JO, donc c’est dans un coin de ma tête. Mais je ne veux pas rester obnubilée par cet objectif pour ne pas me perdre en y pensant trop, alors qu’il y a aussi de grosses échéances qui arrivent pour nous […]. On sent que toutes les nations sont prêtes et se préparent très dur pour toutes les compétitions qui vont arriver. On sent déjà que le niveau a augmenté cette année sur les Premier League avec les 50 meilleures [du monde] qui se retrouvent à chaque fois. » Elle rêve bien sûr de « revivre encore de belles médailles d’or sur les championnats du monde », et forcément de « devenir championne olympique. » « On va travailler dur pour se qualifier et se battre jusqu’au bout pour atteindre ces objectifs », assure-t-elle. Dans les dojos comme en dehors, la jeune femme a déjà prouvé qu’elle avait la ressource nécessaire pour y parvenir.

Camille Vandendriessche (avec Hugo Saint-Val)