les-freres-mawem-bassa-mickael
Escalade,  Portrait

Les frères Mawem : le nouveau visage de l’escalade

Pour l’apparition de l’escalade aux Jeux olympiques de Tokyo en 2020, l’équipe de France masculine sera représentée par deux frères : Mickael et Bassa Mawem. Portrait de ces deux grimpeurs au parcours singulier, qui incarnent le nouveau visage de leur sport.

Le feu et la glace

Début janvier 2019, dans la salle un brin frisquette du club d’escalade de Massy (Essonne), tout semble opposer Bassa Mawem et son frère Mickael. Soignant un mauvais rhume, le premier ne quitte pas sa doudoune de l’après-midi ; tandis que le second, vêtu d’un simple tee-shirt, semble réchauffé par un invisible feu intérieur. Saisissant, le contraste entre les deux grimpeurs transparaît bien au-delà de leur look vestimentaire. À 29 ans, le cadet ne tient pas en place. Avec son débit de mitraillette, ses dreadlocks à l’air libre et ses tatouages recouvrant des muscles finement dessinés, Mickael Mawem est clairement le plus extraverti des deux. Il respire l’enthousiasme d’un jeune sportif passionné qui touche du doigt son rêve olympique. Alors en pleine préparation intensive, les deux frères visent une qualification pour les Jeux de Tokyo en 2020. Le 19 août 2019, soit à peine quelques mois plus tard, Mickael sera le premier à atteindre cet objectif. Lors des championnats du monde d’escalade, c’est lui qui a décroché le premier billet français pour les JO. Moins de trois semaines plus tard, il a d’ailleurs confirmé son nouveau statut en remportant le titre européen dans l’épreuve du bloc.

Bassa Mawem

Mais pour que la joie soit totale, il fallait que son frère arrache le deuxième ticket français pour les Jeux. À l’aube de sa dernière saison à haut niveau, Bassa Mawem savait que cette ultime mission ne serait pas de tout repos. Après avoir assisté de ses propres yeux à la qualification olympique de Mickael, le grimpeur de 35 ans ressentait forcément une lourde pression sur ses solides épaules. Numéro un mondial de vitesse, il doit cependant dompter un corps abîmé par près de 20 années de pratique quasi-quotidienne. Pour savoir s’il pourrait clore sa carrière au sommet à Tokyo, l’aîné a dû attendre plus de deux mois après son frère. Le 28 novembre, lors du tournoi de qualification olympique de Tournefeuille (Haute-Garonne), il a enfin obtenu la délivrance. Comme espéré, les deux frangins s’envoleront donc ensemble vers le Japon l’été prochain. Ils y réaliseront le rêve qu’ils préparent depuis plus de trois ans, lorsque l’escalade a été désignée pour intégrer le programme olympique en 2020. Mais en réalité, leur ambition commune remonte à bien plus longtemps, alors qu’ils étaient à peine sortis de l’enfance…

Naissance d’une passion

C’est Bassa, dans son rôle de grand frère, qui a ouvert un peu par hasard la voie des sommets vers l’âge de 15 ans. L’élève au collège Nerval d’Huningue (Haut-Rhin) pratiquait alors la gymnastique, après avoir essayé un ribambelle de sports : foot, judo, tennis de table, volley, basket, hand… Mais il a suffi d’une initiation à l’escalade en UNSS pour le convaincre de s’inscrire dans le club de varappe local, Alpi360. « J’ai touché à tout. Je cherchais l’étincelle, et c’est vraiment dans l’escalade que j’ai trouvé ce qui me convenait le plus, se souvient-il. Ce qui m’a plu, c’est le côté sans limite. Ce sport ne s’arrête jamais. On trouve toujours des difficultés à appréhender et à travailler. Que ce soit en vitesse, en bloc ou en difficulté, il y a toujours quelque chose à peaufiner, des détails à travailler. Et c’est surtout accessible à tout le monde. »

Mickael Mawem

Passé lui aussi par la gymnastique, Mickael rejoint rapidement son frère sur les parois. C’est dans la région de Saint-Louis, à quelques kilomètres de l’Allemagne et de la Suisse, que les deux garçons découvrent l’escalade en salle et sur falaise. Ils grimpent dès qu’ils en ont l’occasion : au club, à la section sportive de leur collège-lycée et sur le mur en béton du Parc des eaux vives d’Huningue, tout près de chez eux. « Quand quelqu’un de normal commence un sport, il va en faire une ou deux fois par semaine. Nous, on y allait dès que c’était ouvert à la section ou au club d’escalade, se souvient Mickael. J’y allais le lundi soir, le mardi soir, le jeudi soir, le samedi et la plupart des dimanches matins. On s’est toujours investis à fond dans ce qu’on voulait faire. L’escalade, ça nous plaisait. L’effort nous a plu. On a vu qu’on pouvait dépasser des limites. C’est incroyable : des fois, on se demande comment on peut faire ça, comment on peut tenir ça, comment on peut tirer ça… »

Une approche disruptive de l’entraînement

Petit à petit, la passion naissante des frères Mawem se transforme en obsession. Pour progresser, ils développent leur propre méthode d’entraînement. Un style basé sur la force physique, qui détonne dans le milieu. « Faire des exercices sans les jambes, des tractions lestées, grimper sans les jambes, faire de la vitesse, c’était la base, décrit Bassa. Quand on a commencé ça, les gens nous prenaient vraiment pour des fous. À l’époque, c’était pas du tout ça l’escalade. C’était plutôt une discipline gracieuse, où il fallait être souple, grimper lentement, respirer… Nous quand on a commencé, on a « squeezé » toute cette partie. On est allés dans notre cave. On a installé des poutres qu’on avait fabriquées. Et on tractait, on tractait, on tractait le plus possible. On utilisait aussi un électro-stimulateur, tout ce qui était possible, on bourrinait. Quand on est partis à Clermont-Ferrand, on était à fond dans la muscu et la préparation physique. Et à cette époque, c’était pas très commun… Les gens nous disaient : « les gars, ça sert à rien ce que vous faites, arrêtez ». Et nous, on continuait, on continuait à tracter. On était persuadés que notre truc fonctionnait. Et au final, ça fonctionne puisqu’aujourd’hui on a des qualités physiques que peu de grimpeurs possèdent et on n’est plus obligés de les travailler aussi dur qu’avant, juste de les entretenir. »

« Ç’a toujours été notre marque de fabrique, ajoute Mickael. On aime ça, on aime le sport parce que quand on sort d’une séance, on a envie d’en sortir fatigué. Après, le haut niveau nous a appris qu’il fait parfois se reposer, mais on a besoin de ça pour se sentir bien et se donner à fond pour la suite. » Si les deux frangins misent beaucoup sur la force physique, ils n’en oublient pas pour autant la « vraie » grimpe, celle sur rocher, au grand air. Entre salle et falaise, compétition et loisir, ils finissent par s’ouvrir les portes de l’équipe de France assez tardivement, après une bonne dizaine d’années de pratique. Pour Bassa, c’était vers 25-26 ans, contre 23-24 ans pour Mickael. « Si on n’est pas entrés dans le haut niveau plus tôt, c’est parce qu’on est toujours restés dans notre thème de l’entraînement physique et qu’on s’est toujours débrouillés tout seuls, explique le cadet. On est rentrés par nos propres moyens. On est allés chercher nos places. Il nous manquait tout ce qu’il y a derrière, comme l’hygiène et tout ce qui va avec. À partir du moment où on a décidé de changer un peu tout ça, qu’on a vu qu’on avait un potentiel, on a réfléchi pour voir comment on pouvait aller jouer avec les meilleurs. »

Self-made Mawem

« Avant, on n’était que sur le physique, rebondit Bassa. Du coup, pour rester dans le haut niveau et atteindre le sommet, il a vraiment fallu changer ces petites choses qui vont au-delà du physique, comme le sommeil et l’alimentation, pour rattraper tous ceux qui sont au-dessus [de nous]. » « Avec le temps, on remarque qu’une bonne hygiène de vie permet d’enchaîner les bonnes journées d’entraînement, confirme Mickael, qui avait de mauvaises habitudes alimentaires. Depuis que j’ai commencé à avoir une bonne hygiène de vie, je ne me blesse plus ou mes blessures stagnent. Avant d’entrer dans le haut niveau, je mangeais 500 grammes de sucre par jour : des bonbons, gâteaux, ou autres. Je me nourrissais de surgelés, de crêpes au fromage à deux euros. J’allais quatre fois par semaine au « McDo ». Je buvais un demi litre d’eau par jour et 1,5 litre de soda ou de sirop. Chaque année, j’avais une grosse blessure et des petites autour. Mais maintenant, tout ce qu’on fait, on le rapporte à l’escalade. » « Le fait de devoir rentrer dans le haut niveau sans soutien a renforcé cette envie de réussir seul. C’est bien pour ça aussi qu’on a mis tout ce temps à se révéler et qu’on a passé beaucoup d’années à se blesser, analyse Bassa. Je suis fier de ce que j’ai réussi à faire sans le soutien de qui que ce soit. Aujourd’hui, la fédé nous suit parce qu’on a réussi et qu’elle croit en nous. Elle nous soutient dans toutes nos actions, financièrement, et ça nous suffit. »

Après plusieurs années de tâtonnement pour arriver au plus haut niveau, les frères Mawem se font petit à petit leur place parmi les meilleurs mondiaux. Passé par la difficulté puis le bloc, Bassa se révèle finalement en vitesse. Grâce à ses qualités musculaires, le solide grimpeur (78 kg) remporte plusieurs titres nationaux et s’empare du record de France sur 15 m. Il l’a depuis porté à 5″52, à seulement quatre centièmes du record du monde. L’aîné des Mawem monte aussi sur ses premiers podiums internationaux. En 2018, il devient vice-champion du monde de vitesse et s’impose au classement général de coupe du monde. Il a d’ailleurs conservé sa couronne en 2019. Professeur d’escalade diplômé d’État, Bassa Mawem vit et s’entraîne depuis trois ans à Nouméa (Nouvelle-Calédonie), où il développe la pratique de l’escalade locale. Plus fin et léger (65 kg), Mickael excelle davantage en bloc, dont il est devenu champion de France en 2018. Il s’entraîne principalement au pôle France de Voiron (Isère), mais dispose de plusieurs pied-à-terre dans l’Hexagone pour peaufiner sa préparation. Bien qu’éloignés la plupart du temps, les deux frères se retrouvent régulièrement pour des stages d’entraînement en métropole ou sur les sites de compétition à l’étranger. Ils échangent aussi quotidiennement sur leur entraînement respectif, mais aussi sur leur marque commune, Les Frères Mawem, qui cumule plus de 100 000 abonnés sur les réseaux sociaux.

Partenaires plutôt que rivaux

Mickael et Bassa Mawem sont en effet très populaires sur Facebook et Instagram, où les vidéos spectaculaires de leurs exercices d’entraînement collectionnent les « likes ». « Au départ, la communication par les réseaux sociaux était un simple plaisir, confie Mickael. Mais après, le but ultime était de réussir s’entraîner sans devoir travailler. La médiatisation amène les sponsors qui nous permettent de vivre. Les réseaux sociaux sont un support important pour les sponsors et les marques, qui nous permettent de vivre et de nous entraîner. C’est du boulot. Ça fait 4-5 ans qu’on est dessus. Petit à petit, on a pu gérer notre vie comme on la voulait. Je peux me permettre de ne pas travailler et de subvenir seulement à mes besoins. Bassa n’a pas la même situation, mais ce support est vraiment important pour vivre du sport. » Et il permet de moderniser l’image de leur sport auprès du jeune public.

« L’escalade reste un sport très familial. On peut parler à n’importe qui dans une salle, ajoute Mickael. Nous deux, on représente bien ça. On est tous les deux dans le haut niveau, avec les mêmes types d’objectifs, la même discipline olympique. C’est pas pour ça qu’on est en train de se taper dessus. Quoi qu’il se passe, on s’entraide et on montre qu’on est soudés. En compétition, on est tout sauf l’un contre l’autre. On ne compte pas sur les erreurs des autres pour réussir, même si c’est chacun pour soi pendant la compétition. » « L’idée, c’est de se pousser, confirme Bassa. C’est pas un sport d’équipe, mais individuel. On fait le travail soi-même. Quand on arrive au sommet, on y arrive tout seul. En revanche, derrière tout ça, il y a un gros « package » avec les grimpeurs de l’équipe de France, la famille, les amis et toutes les personnes qui nous supportent sur les réseaux sociaux. On est seuls, mais pas réellement. Il ne peut pas y avoir de rivalité [entre nous] parce que ça reste un effort individuel. Même avec les autres grimpeurs, on souhaite le meilleur à l’autre. Que le meilleur gagne ! On ne va pas grimper pour éclater les autres, mais pour se donner à fond et essayer d’être le meilleur. Et c’est d’autant plus gratifiant quand les autres étaient à leur meilleur niveau. »

Après 2020, un savoir à transmettre…

En août 2016, l’intégration de l’escalade au programme olympique a renforcé encore davantage le lien entre les deux frères. Depuis plus de trois ans, ils partagent un même objectif de qualification dans une discipline commune : le combiné, qui regroupe le bloc, la difficulté et la vitesse. Désormais détenteurs de leur visa pour Tokyo, Mickael et Bassa Mawem tenteront de marquer leur sport en devenant les premiers champions olympiques de l’histoire de l’escalade. Après les Jeux, Bassa tirera sa révérence, tandis que Mickael pourrait poursuivre sa carrière, avec en perspective le challenge des Jeux olympiques de Paris 2024. Mais quoiqu’il arrive, les deux frangins veulent continuer à exister dans un monde de l’escalade en plein essor. Ils projettent notamment d’ouvrir une salle d’escalade pour répondre à une demande qui a explosé en France, surtout dans les grandes villes.

« Quand j’ai commencé l’escalade, c’était encore très lié avec la montagne, témoigne Bassa. Aujourd’hui, la pratique de l’escalade se fait plus à l’intérieur qu’à l’extérieur. Il y a une nouvelle génération qui a débuté l’escalade en salle et qui va en falaise beaucoup plus tard. Avant, c’était le contraire. On s’entraînait en salle pour faire des « perfs » à l’extérieur. Aujourd’hui, on est dans un entre-deux, avec beaucoup de grimpeurs d’extérieur et d’intérieur. Ça reste de l’escalade, mais il n’y a pas forcément le même intérêt. Mais l’ambiance entre grimpeurs reste la même, toujours conviviale. C’est un sport très accessible. À partir du moment où on sait assurer, on peut assurer n’importe quelle personne. Un grimpeur de haut niveau peut très bien grimper avec un grimpeur qui débute. Ça permet aux débutants de progresser beaucoup plus vite. » Justement, les frères Mawem veulent aussi continuer à former des jeunes grimpeurs. « On a toujours entraîné, explique Bassa. On entraîne des jeunes dans les salles, des personnes à distance. Ce qu’on fait et ce qui marche, on le partage pour qu’il y ait une relève. Si derrière nous, il n’y a personne, ce sera pas top pour la France. Je suis sur la fin de ma carrière, le but c’est de faire en sorte qu’il y ait d’autres Bassa et Mickael Mawem sur les podiums internationaux. »

Camille Vandendriessche (avec Hugo Saint-Val)